74 nations, une seule boucle de 6,7 km répétée heure après heure, et aucune ligne d’arrivée. Depuis samedi matin, le Championnat du monde de backyard ultra par équipes tient en haleine la planète de l’endurance — et la Belgique, double championne du monde en titre, y joue sa couronne. Au matin du 21 octobre, après plus de 90 heures de course, le drapeau belge ne tient plus qu’à deux hommes : Ivo Steyaert et Merijn Geerts, ceux-là mêmes qui ont déjà écrit les records de la discipline. État des lieux d’une épreuve hors norme, où la Belgique défend son rang sans aucune garantie de le conserver.

Une discipline née dans un jardin
La backyard ultra est l’une des idées les plus simples du sport d’endurance. On la doit à Gary « Lazarus Lake » Cantrell, le même esprit facétieux qui a inventé la Barkley. Le principe : une boucle à parcourir, encore et encore, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un coureur debout. Le Championnat du monde par équipes, organisé les années paires depuis le quartier général de Big’s Backyard à Bell Buckle (Tennessee), fonctionne en satellite : chaque nation aligne quinze coureurs qui s’élancent au même instant sur leur propre tracé, et le classement additionne les tours bouclés par l’ensemble de la sélection.
Dans cet univers de niche, la Belgique s’est imposée comme une puissance. Elle a remporté la toute première édition du titre mondial par équipes en 2020, puis l’a repris en 2024 en bouclant 1 147 tours — un record absolu de l’épreuve, devant l’Australie et les États-Unis. Entre les deux, en 2022, elle avait pris la deuxième place derrière les Américains. Trois championnats du monde, deux couronnes : pour un pays sans montagne ni tradition d’ultra séculaire, la densité est frappante.
L’équipe belge alignée sur l’édition 2026 :
- Merijn Geerts
- Ivo Steyaert
- Bert Verbist
- Kenneth Vanthuyne
- Benoît Badot
- Evariest Callens
- Matthias Pelgrims
- Damien Mataigne
- Gil Pochet
- Yvan De Graef
- Lieven Pandelaers
- Brecht Vandamme
- Kevin Sneyders
- Jelle Tielemans
- Willem De Troyer
La règle du jeu : une boucle, une heure, aucune pitié
Le règlement n’a pas bougé d’un iota et c’est ce qui en fait la cruauté. Chaque heure, à l’heure pile, les coureurs repartent pour une boucle de 4,167 miles — environ 6,706 km. Celui qui ne revient pas à temps pour le départ suivant est éliminé : une seule boucle non terminée dans les délais, et la course s’arrête, inscrite comme un abandon. Pas de classement au chrono, pas de distance imposée : on continue tant qu’on tient. Le dernier de chaque nation encore en piste devient champion de son pays ; le dernier du monde, champion du monde individuel.
Côté équipes, le score est l’addition brute des tours réalisés par les quinze sélectionnés. Un détail qui change tout : une nation peut compter deux surhommes capables de courir des jours entiers et perdre malgré tout face à une sélection plus profonde, dont dix coureurs tiennent une vingtaine d’heures. L’édition 2026, lancée samedi à 7 heures (heure centrale américaine), a réuni soixante-quatorze nations et quelque 1 110 partants. Le championnat par équipes alterne avec l’épreuve individuelle, qui se tiendra en 2027.
Au matin du 21 octobre : la Belgique quatrième, les États-Unis en tête
L’image à la 90e heure de course, au petit matin ce mercredi en Belgique, n’a rien d’un sacre annoncé. Les États-Unis ont pris les commandes autour du 88e tour et comptaient 1 081 boucles avec encore quatre coureurs en lice. L’Australie, longtemps en tête, pointait à 1 069 tours mais venait d’épuiser son dernier représentant. Le Japon suivait à 1 007 boucles, trois coureurs encore debout. La Belgique, elle, occupait la quatrième place avec 990 tours et deux survivants. Derrière, le Royaume-Uni, la France et la Pologne complétaient un tableau déjà clairsemé.
Il faut l’écrire sans détour : au moment de rédiger ces lignes, la course se poursuit et rien n’est joué dans un sens comme dans l’autre. Mais l’écart avec le podium provisoire — une centaine de tours, soit l’équivalent de plusieurs heures de course — et le nombre de coureurs restants laissent peu d’illusions sur une troisième couronne. Les champions en titre ne défendront sans doute pas leur bien. Ce constat lucide ne retire pourtant rien à ce qui se joue, plus bas dans le classement, sur deux paires de jambes belges.
Steyaert et Geerts, la mémoire vivante

Les deux Belges encore en piste ne sont pas n’importe qui. Ivo Steyaert et Merijn Geerts sont exactement le duo qui, le 19 octobre 2022, avait porté le record du monde de la discipline à 101 heures — plus de 677 km avalés sur la même boucle, avant de s’arrêter ensemble au pied du 102e tour. Deux ans plus tard, rejoints par Frank Gielen, ils remettaient le couvert : en 2024, le trio belge poussait le record à 110 heures, soit environ 738 km, effaçant au passage la marque de l’Américain Harvey Lewis.
Les revoir tenir au-delà de la 96e boucle — c’est-à-dire plus de 643 km chacun — relève de la routine chez eux, ce qui ne la rend pas moins vertigineuse. Toute la question est de savoir jusqu’où cette endurance presque anormale peut hisser une sélection distancée. À eux deux, ils ajoutent un tour à chaque heure au total belge ; c’est précieux pour grappiller des places, insuffisant pour combler seuls le retard accumulé ailleurs dans l’équipe. Leur course est devenue une affaire d’orgueil et de classement d’honneur davantage que de titre — et c’est peut-être là qu’elle force le plus le respect.




