Entre Grenoble et la Maurienne, un massif resté longtemps discret abrite l’un des tracés les plus engagés du trail alpin. Voyage d’un bout à l’autre de Belledonne, du sud au nord, sur les traces d’une course pas comme les autres — et d’un rendez-vous belge inattendu.

Il y a des courses qui empruntent un sentier, et il y en a une qui l’a dessiné. L’Échappée Belle appartient à la seconde catégorie. Avant d’être un dossard, elle est un geste : traverser intégralement le massif de Belledonne, du sud au nord, d’un point à un autre. On n’y tourne pas autour d’une station en enchaînant les boucles — on avance, vraiment, d’une vallée vers une autre, en laissant le point de départ loin derrière soi.
Belledonne, un massif à part
Belledonne s’étire entre Grenoble, au coeur de l’Isère, et la vallée de la Maurienne, sur une soixantaine de kilomètres de long pour une dizaine de large. C’est un massif cristallin de moyenne montagne : pas de glaciers ni de grandes faces de neige, mais des pierriers à perte de vue, des chaînons aériens et une multitude de lacs d’altitude nichés entre les crêtes. Longtemps, il est resté dans l’ombre de ses voisins plus célèbres — les Écrins, la Vanoise, la Chartreuse — ce qui lui a laissé quelque chose de sauvage et de peu fréquenté, rare aujourd’hui dans les Alpes.
La ligne de crête centrale oscille entre 2.500 et près de 3.000 mètres, dominée par le Grand Pic de Belledonne, point culminant à 2.977 mètres. Autour de lui, la Croix de Belledonne, le Rocher Blanc, la pointe du Rognier : des sommets qui ont donné son caractère au massif, et à la course qui le parcourt.

Une course qui a dessiné son propre chemin
La chronologie mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle raconte l’esprit de l’épreuve. L’Échappée Belle est née au début des années 2010 ; en 2026, elle en était à sa quatorzième édition. Le GR738, la Haute Traversée de Belledonne, n’a lui été inauguré par la Fédération française de randonnée qu’en 2018, et il reprend en grande partie l’itinéraire de la course. Autrement dit, ce sont les coureurs qui ont tracé le chemin avant les randonneurs : l’Échappée Belle a fait exister une traversée que l’on parcourt aujourd’hui aussi sac au dos, en plusieurs jours.
Cette course, ce sont d’abord des bénévoles. Des gens du coin, des gens de la montagne, qui font vivre l’épreuve année après année par attachement à ce terrain de cailloux. Et c’est aussi un choix assumé de sobriété : depuis l’origine, l’organisation limite volontairement le nombre de coureurs pour préserver le massif et garder à la course son caractère convivial. On est loin de la logique de la grand messe du trail — et c’est précisément ce qui fait sa valeur.

L’Intégrale, la traversée dans sa forme la plus spectaculaire
L’épreuve reine, c’est l’Intégrale : 152 kilomètres et environ 11.390 mètres de dénivelé positif, de Vizille au sud jusqu’à Aiguebelle au nord. Sur le papier, ces chiffres impressionnent déjà. Mais ils ne disent pas tout, et ce n’est même pas là que se cache la vraie difficulté.
Ce qui rend l’Intégrale singulière, c’est sa géométrie : plus de 40 kilomètres consécutifs au-dessus de 2.000 mètres, un minimum de redescentes en vallée, et une logique point à point où l’engagement compte autant que le physique. On reste en altitude, longtemps, loin des points de sortie faciles. La densité de l’effort y est exceptionnelle — beaucoup de dénivelé concentré sur une distance qui, à l’échelle des ultras, reste presque compacte. C’est un trail qui se rapproche par moments de la course de montagne au sens plein du terme.
Autour de l’Intégrale gravite toute une famille d’épreuves qui permettent de découvrir le massif à sa mesure : la Skyrace du Rocher Blanc (environ 21 km), le Parcours des Crêtes (63 km), la Traversée Nord (96 km) et le Maratrail (autour de 42 km). Un même terrain, décliné à plusieurs niveaux d’exigence — mais aucun qui ne soit facile.

La technicité du parcours
Belledonne se mérite aux pieds. Le terrain est minéral : pierriers instables, monotraces sinueuses, cailloux à n’en plus finir, cols à plus de 2.000 mètres qui s’enchaînent sans répit. Les crêtes sont aériennes, certaines sections passent loin de tout, et l’orientation comme le pied comptent autant que les jambes. Ajoutez une météo qui peut basculer très vite en altitude et un sentiment d’isolement qui grandit avec la fatigue, et l’on comprend pourquoi le massif exige des trailers avertis, réellement à l’aise en montagne. Ce n’est pas un parcours que l’on aborde à la légère.
Notre Parcours des Crêtes
Pour toucher du doigt cet univers sans en affronter toute l’ampleur, nous avons couru le Parcours des Crêtes, d’Allevard à Aiguebelle. Sur le papier, l’organisation annonce 63 kilomètres pour environ 4.770 mètres de dénivelé positif ; nos montres, elles, en affichaient un petit peu plus sur certaines mesures — autour de 64 kilomètres, . 900 mètres de positif et 5.100 de négatif. La marge dit déjà quelque chose du terrain : ici, rien n’est jamais tout à fait plat ni tout à fait droit.

Le verdict est sans appel : c’est exigeant. Des cailloux, encore des cailloux, des passages de cols, des sentiers techniques où la vigilance ne retombe jamais. Mais la récompense est à la hauteur — de belles vues à 360 degrés sur les Alpes, jusqu’au Mont-Blanc, et cette impression rare d’évoluer sur une ligne de crête suspendue entre deux versants. On y goûte l’essence de l’Échappée Belle, dans un format qui en donne la couleur sans en avoir la démesure. Et l’arrivée à Aiguebelle, dans l’ambiance d’un village de montagne savoyard, referme la boucle avec la juste dose de simplicité.
L’Échappée Belle, terrain de jeu du championnat de Belgique
L’édition 2026 avait une saveur particulière : le Club Alpin Belge y organisait le championnat de Belgique de skyrunning, sur deux des formats de l’épreuve. Le vendredi, la Skyrace du Rocher Blanc servait de cadre au format court — un tracé finalement replié à une vingtaine de kilomètres en raison de la météo — au terme duquel Sébastien Berthe et Joke Descheemaeker ont été sacrés champions de Belgique.
Le lendemain, le titre du format long, le SkyUltra, se jouait sur le redoutable Parcours des Crêtes (63 km, environ 4 800 m de dénivelé positif) et revenait à Mathias Honchoven et Hélène Dassy. Une belle manière, pour le skyrunning belge, de venir se mesurer à ce que le trail alpin a de plus rugueux.
Belledonne n’est pas le massif le plus médiatisé des Alpes, et c’est sans doute une chance. Il offre un terrain rare, brut, préservé, que l’Échappée Belle donne à lire d’un bout à l’autre comme peu de courses savent le faire. Que l’on vise un jour l’Intégrale ou que l’on s’y initie par un format plus court, l’envie ne naît pas d’un argumentaire : elle vient du lieu lui-même, de ses crêtes et de ses cailloux. Et c’est peut-être la plus belle chose qu’on puisse dire d’une course.




